L'univers insolite d'Alain Morault

L'univers insolite d'Alain Morault

Alain photographiait, dessinait et peignait sans relâche depuis l’âge de quinze ans ! C’est par milliers que des images de toutes sortes gonflaient cartons, chemises et albums dans sa vieille maison de Commana.


Portrait d'Alain Morault par Roland Bouëxel

Sur le point d'aller manger à la « Boule d'Or » le restaurant de Commana où il a ses habitudes Alain accroche à la porte à lucet de sa vieille maison un bout de carton sur lequel on peut lire : « Je ne suis pas là et si vous n'êtes pas là il n'y a personne. Absent ».

Ces quelques lignes indiquent que nous avons affaire à quelqu'un de pas ordinaire. Ce n'est pas une posture, c’est un état naturel, Alain est original comme d'autres sont hypocondriaques... Sous des dehors de tranquille retraité couve une personnalité extraordinaire. Ce qui fascine d'abord chez lui, ce sont ses yeux qui ne cessent de fureter comme s'ils voulaient rouler hors de leurs orbites pour approcher tel ou tel détail. C'est sans doute son instinct de photographe qui explique ce regard pointu qui passe, en quelques secondes, êtres et choses au peigne fin. L'appareil photo est toujours à portée de main au cas où... Une bénédiction que l'avènement du numérique ! Alain peut maintenant mitrailler à volonté ! Ne l'ai-je pas vu photographier le pictogramme de toilettes publiques ou encore les généreux sourcils d'un voisin de table !

Tout l'émerveille ! Cette fraîcheur d'esprit le maintient dans une perpétuelle redécouverte du monde. Levant la tête pour admirer de beaux cumulus dans leur course, il s'exclame : « C'est le même spectacle depuis des millénaires ! Des siècles avant nous des hommes ont rêvassé comme moi en regardant passer les nuages. C'est fabuleux ! » Alain est resté un adolescent sensible avec sa frêle silhouette et son cœur prêt à s'emballer devant la beauté sous toutes ses formes. « Tout petit déjà », il se rappelle qu'à la plage, si sa mère le posait sur une serviette de bain, elle le retrouvait plus tard à la même place car il s'était contenté d'observer, sans s'ennuyer, ce qui se passait autour de lui.

Il a su aussi rester un enfant pas sage qui décore à sa façon son étroit jardin : là une inquiétante tête de poupée posée sur une pierre, ici de vieux et verdâtres sous-vêtements oubliés volontairement sur un fil (pour se marrer !), là encore une statuette de chien qui ornementait autrefois une pendule de cheminée et qui maintenant monte la garde près d'un cadran vide. Autant de « signes » à l'intention du visiteur lambda.

Alain photographie, dessine et peint sans relâche depuis toujours, il a réalisé sa première huile à l'âge de quinze ans ! C'est par milliers que des images de toutes sortes gonflent cartons, chemises et albums. Au rez-de-chaussée, quasiment sur le sol en terre battue où s'épanouit une fougère, huiles et gouaches s'entassent entre la cheminée et la table. Aux deux étages, où on accède sportivement par un escalier des plus raides, ce ne sont que rayons alourdis de livres, de revues, d'affiches, de bibelots (il collectionne tout!) et de dossiers débordant de dessins et d'aquarelles. Il suffit d'en ouvrir un, « simplement pour y jeter un œil », pour basculer sans espoir de retour dans l'univers graphique d'Alain. Egaré dans des perspectives inversées, on croise des enfants espiègles, des femmes naturellement nues, des voitures archaïques, des arbres de contes de fées, des maisons de bric et de broc... On ne referme pas un de ces merveilleux dossiers sans regrets et sensiblement intact ! C’est fait ! On a goûté au fruit de l'Etrange ! Sous la plume ou le pinceau, à travers l'objectif, Alain nous évite de passer à côté de ce que nous aurions pu ne pas voir de fantastique et de poétique dans notre quotidien. « La réalité est énorme » comme le rappelait un pertinent graffiti sur un mur parisien !

Alain sur les hauteurs de Commana dans les Monts d'Arrée (photo Gilles pouliquen)

C'est cette compréhension particulière du monde qui le préserve de la routine, de l’ennui, pour tout dire d'une certaine  névrose commune. Cela ne l'empêche pas de cultiver sa part de pessimisme. Il dit être au comble du bonheur, seul au milieu de ses accumulations, en train de dessiner en écoutant une belle musique. Ce retrait délibéré du monde n'en fait pas un taciturne. Naturellement sociable, il se rend accessible à tout un chacun... En société, il éveille une curiosité bienveillante. Dès qu'il commence à raconter des épisodes de sa vie ou ses dernières aventures, le silence se fait aussitôt, que viendront  troubler des fous rires. Non seulement il a oublié d'être ennuyeux mais il est drôle ! C'est Alain, notre Alain, une sorte de vague « tonton » qui vient à point égayer nos pesantes réunions de famille par ses propos bien à lui et son « sac à fantaisies », toujours débordant.

On pourrait en dire plus long sur ce grand artiste qui a œuvré des années dans l'ombre, connu et reconnu par une poignée d'amis et d'amateurs. J'achèverai ce portrait incomplet en racontant comment ce recueil a vu le jour. C'était en septembre 2007, lors de la Journée du Patrimoine quelque part en Bretagne, le chemin d'Alain a croisé celui de Nicole Claveloux, l’illustratrice qui - quoi qu'elle s'en défende - compte au nombre des plus grands ! Sachant qu'il allait rencontrer cette artiste dont il apprécie le talent et l'univers particulier, il avait apporté pour lui montrer quelques cartons et classeurs. Le coup de cœur fut immédiat, Nicole et son mari Stéphane découvraient à leur tour un créateur important. Rendez-vous fut pris au plus tôt pour une expédition dans les Monts d’Arrée. Devant l'ampleur de l’œuvre, ils eurent un choc émotionnel ! Enfin ressaisis, ils se firent un devoir de répertorier et numériser tout ce qui leur passait sous les yeux et c'est ainsi que leur est venue l'excellente idée de ce livre d'images. Grâce à leur obstination, et leur désir de rendre justice à un autre artiste qui n'a pu ou voulu se faire connaître,  le « Petit Monde » d'Alain s'ouvre désormais à un plus large public. Qu'ils en soient remerciés. Toute notre gratitude également à Françoise et Joël Gloanec, les anges gardiens d'Alain, qui ont contribué par leur dévouement et leurs connaissances à la mise en page de cette publication. Sans oublier le photographe éditeur Yvon Kervinio qui a soutenu ce projet par ses conseils éclairés.

Roland Bouëxel

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