L'univers insolite d'Alain Morault

L'univers insolite d'Alain Morault

Alain photographiait, dessinait et peignait sans relâche depuis l’âge de quinze ans ! C’est par milliers que des images de toutes sortes gonflaient cartons, chemises et albums dans sa vieille maison de Commana.


Entretien

Entretien
Entretien

Dialogue entre Alain et l'association ALAAM. (Association Les Amis d'Alain Morault)

ALAAM : Alain, parle nous de tes premiers dessins.

Alain : A l’école, je me rappelle, la maîtresse avait dessiné au tableau un bateau très simplet ; je devais avoir cinq ou six ans et j’ai dit : «C’est pas comme ça les vrais bateaux !», car je les avais observés dans le port de Nantes. Je me rappelle aussi que mon grand-père m’avait appris à tailler un crayon avec un canif, méthodiquement, en quatre biseaux, clac, clac...

J’avais dessiné une colline avec des jardins qui descendaient jusqu’à la rivière. Mon père était très fier de moi : «C’est bien pour son âge.»
Je me souviens du mal que j’avais eu pour dessiner une voiture en perspective.
J’aimais aussi les beaux objets neufs, les jouets par exemple, les petites Renault rutilantes dont on pouvait tourner le volant ! Je me revois encore pour le Noël de 1935 ou 1936, dans les cadeaux, il y avait une superbe grande Citroën avec des roues en métal et dans les phares, des petites ampoules électriques ! Mais ce n’était pas mon cadeau ! Nous passions Noël entre cousins et on se battait pour avoir la plus grosse boîte de Mécano... non, de Solido !

ALAAM : As-tu appris tout seul à dessiner ?

Alain : Quand j’ai eu 10 ou 11 ans, en 1938, mon père m’a inscrit à l’ «Ecole ABC» par correspondance, je recevais un fascicule dont il fallait faire les exercices, et les envoyer à Paris. Ensuite, ABC nous les renvoyait corrigés et notés (j’ai eu beaucoup de mentions «très bien» par le professeur Ray Lambert, grand illustrateur de livre scolaires !) Je les ai tous gardés ces cours ABC, l’un consacré à la perspective, l’autre aux ombres, aux proportions, aux couleurs, et à bien d’autres choses.
Je les trouve très valables, très bien faits.
(Note : Méthode ABC, pour le dessin et la peinture, créé en 1913)

ALAAM : Tu dessines parfaitement bien les bateaux dans toutes leurs proportions.

Alain : J’ai toujours aimé observer les cargos avec leurs cheminées, leurs manches à air, les voiliers à Nantes et aussi les grosses péniches, les barges, les bateaux-lavoirs sur les bords de la Loire et de l‘Erdre. Et quand je prenais mon bain, dans ma baignoire, je mettais mes yeux aux raz de l’eau et regardais les jouets qui flottaient, petits bateaux ou objets flottants en bois ou en celluloïd. Sans bouger, l’eau savonneuse laissait des traces sur les bords des coques !

Les bateaux

Les bateaux

Entretien
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ALAAM : Les dessins à la plume que tu faisais dans les années 50, et qui représentaient des vieux tacots, des bicoques ruinées, ce n’étaient pas courant en ces temps de modernité triomphante, sais-tu d’où te vient le goût de toutes ces vieilles choses ?

Alain : Je ne sais pas... ce très grand dessin à la plume ça m’amusait. Je voyais un paysage immense et de jour en jour, de mois en mois, je le remplissais de tout... et je me suis dessiné tout petit en bas à droite les yeux fermés : je rêve de ce monde grouillant. J’avais eu dans les jouets à Noël des autos en métal, une Citroën dont les roues tournaient et les phares s’allumaient, une Renault plus petite, je me vis les laver souvent mais mon père, très généreux, me dit que mes vieux jouets feraient le plaisir des petits orphelins chez les Sœurs et je les abandonnai. L'arbre de Noël était une fois sur deux chez mes cousins. Mon cousin Bernard et moi avions demandé la boîte Solido (voiture à monter en kit). Les jouets étaient sur nos chaussures et sans chercher les miennes, je fonce sur la plus grosse boîte. Hélas ! Elle était posée sur ses chaussures.

ALAAM : Tes parents t’ont encouragé à dessiner ?

Alain : Oui, mais ils se sont fait du souci pour mon avenir, car j’avais beaucoup de mal à suivre à l’école, j’étais toujours « ailleurs », ou dans un coin... très sage mais incapable d’apprendre, de retenir la liste des départements, les préfectures et sous-préfectures par exemple. Parfois je me mettais à pleurer sans raison : « M’sieur ! M’sieur ! Y a Morault qui pleure ! » J’ai toujours été protégé par les plus grands dans la cour de l’école face à d’autres bandes.
Mon père, certainement un brave homme, n’avait aucune patience, et je l’entends encore me hurler : « MAIS QU’EST-CE QUE TU FERAS PLUS TARD ?». Mon père ne dessinait pas, mais il écrivait, il avait une très belle écriture et il parlait latin, grec, anglais et allemand. Ma mère avait du goût et m’avait bien poussé vers les métiers de la décoration... très ambitieuse.
Le collège ne m’a pas gardé plus d’un an : «Monsieur Morault, votre fils....»
Embarrassé, mon père me fit donner des cours de français par un ancien curé des Terre-neuvas, celui avant le père Yvon, dans sa maison pleine d’oiseaux empaillés et de photos d’esquimaux.  Il recevait la visite de dames pieuses et, à ces occasions, il y avait distribution de berlingots ; en 1941, c’était merveilleux.
En fait de cours, le brave «curé» me faisait recopier le Larousse, page après page, lettre après lettre.... Il ne se mettait jamais en colère, pas comme mon père. Puis ce fut une dame qui me donna des cours particuliers, de 8 h à 9 h avant l’école... L’après-midi, j’allais sur les bords de l’Erdre, faire des aquarelles ou des peintures. Un jour, un soldat allemand, qui lui aussi peignait les bords de la rivière, est venu me complimenter !
Au scoutisme, pendant la guerre, je fuyais les grands jeux, les bagarres avec les autres troupes. Un an après, ils m’ont surnommé la «Limace contemplative». Mes cousins, c'étaient «Grive sympathique » ou «Gazelle étonnée».
Pendant l’occupation, mon père parti, ma mère était infirmière et devint ambulancière. Mais les bombardements alliés des jeudis 16 et 23 septembre 1943 sur Nantes interrompirent les cours particuliers et, comme tous les enfants, j’ai dû quitter la ville. Ma mère nous emmena, ma sœur et moi, à Buzançais près de Châteauroux.
Vers 15 ou 16 ans, je me suis dit : «Je ne peux pas continuer comme ça». J’ai raisonné et me suis pris en charge seul, comme j’ai appris seul à nager.
C’est là que j’ai peint un de mes premiers tableaux : «Les chaussures», le 15 octobre 1943. Je continuais toujours la méthode ABC. J’ai de bons souvenirs à Buzançais, j’allais me baigner et dessiner sur les bords de l’Indre.
Lors de mon retour à Nantes, mes cousins aimèrent bien mes dessins. Je faisais du vélo avec eux, on poussait jusqu’au Croisic, mais c’étaient des costauds, ils allaient vite. Moi, dernier, je tirais la langue !

"Les chaussures", le 15 octobre 1943

"Les chaussures", le 15 octobre 1943

ALAAM : As-tu fait d’autres études artistiques ?

Alain : Oui... 1945, nous habitions Paris où ma mère continuait son activité d’ambulancière et elle a voulu que j’entre aux Arts Déco, mais la sélection était difficile. Aussi, pendant un an, j’ai suivi les cours de l’atelier Charpentier qui préparait à l’examen d’entrée... et en juin 1945, j’ai été admis aux Arts Déco où je suis resté trois ans et dont je sortis avec un diplôme. Maman tenait à l’époque (1947) une chemiserie.
Et puis il y eut des changements dans ma vie. Mes parents divorcèrent, mon père entra au couvent et moi je tombai malade de la tuberculose... qui me fit passer au total huit années en sanatorium. Huit ans pendant lesquels j’ai beaucoup dessiné. Je me souviens avec précision de mon passage à l’hôpital Tenon (entrée 13 juillet 1948 et sortie le 22 décembre 1948), de la grande salle de 30 lits, de la gentillesse des infirmières... Mon lit était près de leur bureau. C’était rassurant.....
Ayant droit à un sanatorium pour étudiants, et comme celui de Grenoble était complet, je me suis retrouvé, un 22 décembre, en Forêt Noire, dans une ancienne auberge reconvertie en post cure. Le pays était magnifique sous la neige, j’étais émerveillé, et je l’ai peint plusieurs fois pendant les deux ans de mon séjour, j’ai admiré les quatre saisons de la Forêt Noire, la fonte des neiges, c’était très beau, les vieux chalets en bois et les vieilles fermes avec des canalisations d’eau creusées dans des troncs d’arbres.
C’est à cette période que j’entrepris de commencer un grand dessin à la plume, très fouillé, de 1m50 de large, un grand paysage plein de maisons, de tours, de ponts, de routes neuves, de crevasses, de bateaux et bien d'autres objets encore.

Le "Grand Dessin" à la plume

Le "Grand Dessin" à la plume

Entretien

Je revins en France guéri mais, 6 mois après, je rechutai. Cette fois, je subis une opération à l’hôpital Foch et je me suis retrouvé à Bouffémont, où un sanatorium était installé dans un ancien collège pour jeunes filles... très huppé. Je continuais à dessiner, et c’est là que j’ai fait mes premières pin-up, inspiré par les revues américaines !

Mon père est entré comme «oblat» à l’abbaye de Melleray (ci-contre) où il pratiquait la reliure. J’allais lui rendre visite une à deux fois par an. Comme j’avais ma boîte de couleurs avec moi, j’ai peint les granges et annexes de l’abbaye et il les avait encadrées dans l’atelier de reliure. Il continuait à s’intéresser à mes tableaux et un châtelain qui lui rendait visite pour la reliure de ses livres avait remarqué mes peintures. Mon père, ne voulant pas le contrarier, les lui offrit. Heureusement pour moi, à la mort de ce châtelain, mon père les lui réclama et la famille les lui restitua.

ALAAM : Et une fois les années de sanatorium terminées ?

Alain : Il était temps que je gagne ma vie ! J’ai suivi les cours du soir de l’Ecole Estienne en imprimerie typographie créée en 1887 par la Ville de Paris, pour préserver la tradition artistique des métiers du Livre.
Puis, je suis entré dans l’entreprise Tipoffset à Paris jusqu’à ma retraite. J’ai d’abord été embauché comme «retoucheur sur plaques» et, au bout d’un an, je suis devenu «monteur offset», jusqu’à ma retraite en 1987. Dans les années 50, Tipoffset comptait 80 salariés et lorsque je suis parti, nous n'étions plus que 18. Je réalisais aussi des dessins, selon ce que demandaient les clients, des menus, des étiquettes, des affiches...
J’ai également illustré des livres scolaires pour Nathan destinés à l’Afrique.
A ma retraite, je suis allé vivre avec ma famille près de Nogent-le-Rotrou où j’ai continué à peindre et dessiner, entre les travaux du jardin et les réparations du toit.
Je vis actuellement dans un hameau près de Commana, en Bretagne. J’ai beaucoup peint des huiles et des aquarelles en Irlande où j’ai fait 6 séjours de 1989 à 2002. J’ai toujours peint d’après nature, parfois au même endroit, à différentes heures du jour...

Entretien

ALAAM : Y-a-t-il des peintres ou des illustrateurs que tu admires particulièrement ? T’ont-ils inspiré ou influencé ?

Alain : Oui, j’ai été influencé par de nombreux peintres. Enormément d’artistes m’ont séduit, les anglo-saxons des années vingt et trente en particulier, ils faisaient d’excellentes peintures, mais aussi des contemporains comme Marin Marie qui a navigué avec Jean Charcot. Pierre Delarue Nouvellière, et puis les grands, comme Ingres pour ses peintures de soieries. Franz Xavier Winterhalter, Claude Monnet, André Marty, Aslan, Mikel Chaussepied, André Weil, et Georges Beuville illustrateur de Marie-Claire et bien d’autres encore. En conclusion un grand nombre.
Quand je sortais de mon travail qui se trouvait dans l’Est de Paris, alors que j’habitais dans le 16ème arrondissement, j’avais deux possibilités pour rentrer : soit par la rive droite avec les vitrines des grands magasins derrière l’Opéra ou la rive gauche par l’Odéon. Je passais donc par les expositions. J’allais aussi aux musées comme celui du Jeu de Paume, l’impressionnisme avec Claude Monnet et tous les grands autres, ou le Musée d’Orsay pour le réalisme. Je suis réceptif à la sensibilité et non pas à la violence. J’aime la période Romantique.

ALAAM : Souvent les paysages, les maisons, les villes dans les dessins à la plume sont vus de haut, comme si tu volais au dessus des toits... tu aimais beaucoup ce point de vue ?

Alain : Oui, j’aime être au-dessus mais aussi au raz de l’eau. J’ai souvent dessiné comme si j’étais au raz de l’eau. J’aimais aussi travailler la pâte à modeler et j’ai sculpté des cathédrales, c’était en trois dimensions.
Pour en revenir au dessin vu du dessus, je pense que vu d’avion on a plus de détails et, en plus, on peut voir toutes les faces des maisons par exemple. Et plus on est haut, plus on en voit.

ALAAM : As-tu déjà dessiné un de tes rêves ?

Alain : Non, je n’ai jamais dessiné mes rêves. Peut-être que je n’en avais pas le souvenir. Mais je n’ai jamais fait de cauchemars, jamais de violences dans mes rêves.
Les peintures ont toujours été faites à partir de paysages réels, et les dessins d’après des idées que je trouvais soit dans la rue, soit dans mon imagination, soit dans des magazines. Comme je collectionne beaucoup, j’y trouve toujours des idées.

ALAAM : Je crois que tu aimes l’observation de la réalité ; tes idées graphiques sont-elles inspirées par cette observation ?

Alain : Oui, c’est la réalité qui me guide, pas d’abstrait car je suis très réaliste. Je dessine les objets et les gens que je vois. Mais les pin-up, c’est imaginaire, des femmes du genre «coquin-suggestif» dans un style personnel, mais pas de porno.
Je peux retranscrire les paysages à différentes heures de la journée ou selon les saisons, ou des objets.

La "Pin-up" selon Alain Morault

La "Pin-up" selon Alain Morault

ALAAM : Tu collectionnes beaucoup d’objets insolites, parce qu’ils sont beaux ? Parce qu’ils ont une histoire ?

Alain : Oui, certains objets en vieillissant changent d’aspect, ça va du vieux bout de fer qui rouille, et prend de belles couleurs, comme un vieux bateau par exemple, jusqu’au bois vermoulu. J’aime les choses qui traversent le temps.
Les objets qui vieillissent ont une histoire, ils ont vécu avant moi et vivront encore après.
Oui je collectionne de tout, wagons, petites voitures 1/43e, pattes de coq, etc. Je laisse la poussière et les toiles d’araignées. Dehors, je laisse les objets, vieux réveils, fer à repasser, horloge, poupée, chien de cheminée, vieux bois et pierre couverts de lichens, tout cela rouille et vieillit et j’aime ça.

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